« Vu de l'extérieur, l'Europe existe »

Dans les arcanes de la diplomatie

11 Octobre 2013



Cette semaine, la France est à l’honneur à SoFIA. M. Gérard Cairet, Consul adjoint à l’ambassade de France à Dublin et Mme Marianne Ziss, Première secrétaire ont accepté de répondre à nos questions et de nous parler de leur expérience de la diplomatie.


Crédits photo -- Sarah Geraghty
Crédits photo -- Sarah Geraghty
La diplomatie vous passionne ? Vous rêvez de comprendre les secrets du pouvoir, de découvrir l’envers du décor de la négociation internationale ? Cette année, le Journal International, en partenariat avec la Société des Affaires Internationales du Trinity College (SoFIA), vous proposera, une fois par semaine, l’interview exclusive d’une personnalité du monde diplomatique en visite au Trinity College de Dublin.


Le Journal International : M. le Consul, Mme la Première secrétaire, tout d'abord merci d’avoir accepté de nous recevoir. En quelques mots, pourriez-vous éclairer nos lecteurs sur votre rôle et votre quotidien au sein de l’Ambassade ?

Gérard Cairet : J’ai une double fonction au sein de l’ambassade puisque je suis à la fois le responsable de la chancellerie consulaire et le responsable du service de gestion de l’ambassade. La Chancellerie consulaire s’occupe de l’administration des Français et englobe également le service des visas délivrés pour les étrangers qui résident en Irlande et qui souhaitent se rendre en France pour un séjour de durée variée. Le service de gestion est en charge de la gestion administrative et financière de l’ambassade que ce soit en termes de ressources humaines ou de budget.

Marianne Ziss : En tant que Première secrétaire, je travaille dans la chancellerie diplomatique. Ma fonction principale consiste à analyser la politique intérieure irlandaise et les affaires européennes. Au quotidien, cette fonction se traduit par la rédaction de rapports sur la situation politique en Irlande et sur les positions de l’Irlande sur des sujets de politique européenne. J’organise également des visites « de haut niveau » soit lorsque des personnalités irlandaises se rendent en France soit lorsque ce sont des personnalités françaises qui viennent en Irlande. Gérard et moi-même assurons également conjointement une fonction de représentation. Nous représentons l’ambassadeur dans toutes les réunions officielles à Dublin ou en province.


JI : M. le Consul, vous avez été en poste au Danemark auparavant et vous Mme la Première secrétaire avez été diplomate en Chine. Y a-t-il des différences entre les méthodes danoises, chinoises et irlandaises qui vous aient marquées ? Un moment fort peut-être ?

GC : En tant que pays scandinave, le Danemark est un pays qui fait preuve d’une rigueur que l’on retrouve moins en Irlande. C’est pour moi la principale différence. En contrepartie, il est donc très difficile de rencontrer les Danois, de partager avec eux alors qu’avec les Irlandais le contact est spontané et naturel. Pour un diplomate, la première difficulté c’est la pratique de la langue du pays. Avec l’anglais, même sans être bilingue, les échanges sont plus simples. Pour vous citer un fait marquant, quand je suis descendu dans la rue au Danemark, je me suis senti étranger dans un pays pour la première fois. J’avais vécu en Espagne et en Italie auparavant et grâce à ma maîtrise, même limitée, de l’espagnol ou de l’italien, je me débrouillais. Au Danemark en revanche, qui possède une langue assez gutturale, j’avais l’impression que les gens s’invectivaient dans la rue. Et pour la première fois je me suis senti dans un environnement étranger.

MZ : En Chine, comme en France, la hiérarchie est très respectée. Les organisations sont très formelles et la prise de contacts ne peut se faire que par rendez-vous, demandes officielles par lettres ou courriels. En Irlande, c’est beaucoup moins formel, les gens ont accès à des niveaux de responsabilité beaucoup plus facilement et la simplicité est généralement de mise. Pour vous citer une anecdote illustrant mes propos, la première fois que j’ai dû organiser un dîner officiel en Chine, j’ai suivi les règles de bienséance française en plaçant les deux principales personnalités l’une en face de l’autre à table. Leurs collaborateurs se plaçant autour d’eux en suivant un ordre hiérarchique décroissant. Or, il faut savoir qu’en Chine on place généralement les deux principales personnalités côte à côte tandis que les collaborateurs s’agencent autour de la table en ordre d’importance décroissant jusqu’à ce que le collaborateur le moins important se retrouve finalement en face des deux principales personnalités. J’avais donc placé l’une des personnes avec le rang hiérarchique le plus élevé là où aurait dû se trouver un collaborateur beaucoup moins important hiérarchiquement. Il se trouve que cette personne était également derrière la porte, ce qui ne se fait absolument pas en Chine puisque la meilleure place est celle qui se trouve face à la porte. Heureusement, les Chinois sont très compréhensifs vis-à-vis des étrangers et on m’a rapidement expliqué mon erreur !


JI : Quel est selon vous le rôle d’un diplomate aujourd’hui ?

MZ : Le diplomate est celui qui fait le lien entre les pays. On entend très souvent dire en France que l’on connaît l’Irlande alors qu’en réalité les deux pays se connaissent très mal. Le rôle du diplomate est donc de mettre en contact des personnalités de différents milieux des deux pays afin qu’ils puissent communiquer entre eux. D'ailleurs, je ne pense pas que le métier évolue grandement avec les nouvelles technologies car c’est un travail humain qui implique de cultiver son réseau, de créer du lien humain. Le diplomate de l’avenir c’est en quelque sorte un peu le même que le diplomate du passé. Il va passer du temps à essayer de créer du lien et la taille du pays importe peu, le rôle reste le même.

GC : Dans le domaine consulaire, de nombreux Français viennent s’installer avec cette idée que l’Irlande et la France sont des pays très similaires. Ce sont pourtant des cultures très différentes et nous devons fréquemment expliquer aux Français installés en Irlande que la législation est différente, qu’ils n’ont pas les mêmes droits ou devoirs en Irlande et en France. Le rôle du diplomate est donc de comprendre le pays dans lequel il réside pour pouvoir ensuite l’expliquer à ses compatriotes qui arrivent.


JI : Vous parliez à l’instant de l’importance de tisser des liens. Quel est votre sentiment concernant la diplomatie européenne ? Considérez-vous qu’il y ait une ou plusieurs diplomaties en action au niveau européen ? Existe-t-il des liens de travail entre diplomates des États membres ?

GC : Dans le domaine consulaire, la coopération est très étroite. Nous nous réunissons très souvent et échangeons fréquemment. Si un problème se pose, il est fréquent de contacter nos homologues étrangers pour partager nos expériences et notre entendement du problème. Cela permet d’avoir davantage de temps pour approfondir certaines questions. Je viens par exemple d’assister à une réunion à laquelle participait un membre de la Commission européenne et plusieurs de mes homologues concernant les nouvelles procédures d’harmonisation des visas en Europe. C’est un travail qui dure depuis un peu plus d’un an auquel nous venons de mettre un point final et il illustre bien la coopération qui s’effectue au niveau de la diplomatie consulaire au quotidien.

MZ : Vu de l’extérieur, l’Europe existe. Lorsque j’étais en Chine, la politique européenne était suivie. Dans les pays hors Union, la politique européenne est coordonnée par la tenue de réunions hebdomadaires entre diplomates de différentes ambassades européennes. Et cette coordination fonctionne bien. Vu de l’intérieur, poser la question de l’existence d’une diplomatie européenne revient à se demander si les affaires européennes sont des affaires internationales au sens large. Or bien souvent, les affaires européennes qui sont discutées entre les État membres finiront principalement en questions de droit interne. Ce sont donc des affaires nationales. Mais la coordination et la coopération européenne concernant les affaires externes à l’Union – surtout dans une union qui compte 28 États - me semble bien aboutie.


Le Journal International remercie M. Cairet, Mme Ziss, Mlles Geraghty et Vickery de l’ambassade pour leurs réponses ainsi que tous les membres de SoFIA pour l’organisation de cet évènement.

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Maxence Salendre
Amoureux des langues et cultures étrangères, je conjugue mes rêves en anglais, sur l’île... En savoir plus sur cet auteur